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Hergé

  • FRA
  • 2016-11-19
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HERGÉ

TINTIN

TINTIN ET LE THERMO-ZERO 1960

Crayonné originale de la planche n° 4 issue de l’histoire inachevée. Signée

Mine de plomb sur papier

36,5 × 50 cm (14,37 × 19,69 in.)

Une pièce d’exception — On connaît cet épisode, devenu mythique, sous le nom de Tintin et le Thermo-Zéro. Pourquoi mythique ? Parce que, de tous les projets d’aventures de Tintin auxquels Hergé a renoncé, c’est incontestablement celui qui avait été poussé le plus loin. Des centaines de feuillets de découpage destinés, au gré d’approches successives, à fixer le contenu des 62 pages du récit, des versions distinctes du scénario élaborées par Hergé avant d’être confiées aux talents de scénariste prêtés à son collaborateur Jacques Martin, et… au bout du compte tout le début de l’histoire, mis en place au gré de crayonnés somptueux. Du Hergé à l’état pur ! Et du Hergé au meilleur de sa forme !

La légende battue en brèche — Il y aurait sans doute un livre à écrire au sujet de Tintin et le Thermo-Zéro. Disons-le tout net : cet épisode doit tout à Hergé, et presque rien à Greg, ni sur le plan scénaristique, ni sur les contenus, et surtout pas pour ce qui concerne la scène d’ouverture crayonnée par Hergé. La seule chose que le papa d’Achille Talon a faite dans cette histoire, c’est, à la demande d’Hergé en 1960, lui ficeler un nouveau synopsis sur base des contenus élaborés depuis 1957 par Hergé (et dans une moindre mesure par ses collaborateurs), synopsis qui était supposé lui donner l’envie de reprendre en main le projet. Raté ! Hergé l’a raconté à Benoît Peeters quelques semaines avant sa disparition : « Ça n’a pas marché parce que je suis un fantaisiste et que je ne parviens pas à suivre un scénario qu’on m’a proposé. (…) À un certain moment, je suis coincé par l’option prise par le scénariste (…) alors je fais un petit crochet vers la gauche ou vers la droite, et petit à petit tout le scénario se disloque ». Il le précise plus loin : il n’a jamais utilisé le scénario de Greg parce que, dans ce contexte, il se sentait prisonnier d’un carcan. J’ai besoin d’être surpris par mes propres inventions, affirmait-il. Les lecteurs de l’ouvrage Le Monde d’Hergé en ont conclu — avec son auteur — que tout, absolument tout ce qui compose les archives relatives à cet épisode était issu du synopsis de Greg, alors que c’est exactement le contraire. Les découvertes de Philippe Goddin publiées dans les volumes 6 et 7 de la collection Hergé – Chronologie d’une Œuvre l’ont bien montré : Hergé a entrepris d’élaborer ce récit en fin d’année 1957, sous le titre La Boîte de Pandor, juste après avoir terminé Coke en stock ; il l’a ensuite abandonné pour réaliser Tintin au Tibet ; il y est revenu une fois cet épisode terminé, à l’automne 1959, reprenant l’ensemble du récit sous formes de découpages et s’appuyant sur le savoir-faire de Jacques Martin pour nourrir le périple accompli par les héros qu’il avait lui-même imaginé ; il a même dessiné avec précision tout le début du récit, sous forme de crayonnés de grand format, tandis qu’il sollicitait Greg, début 1960, pour remettre cette matière à sa sauce. Greg a certes imaginé le « Thermo-Zéro » susceptible de remplacer les pilules radioactives comme enjeu de la course-poursuite. Il a donc, de façon erronée, voire imméritée, laissé « son » titre à cette oeuvre de Hergé, mais malgré quelques mois supplémentaires consacrés à de nouvelles tentatives, ce dernier n’a rien fait de son scénario… qui s’ouvrait par une balade touristique quelque peu incongrue des héros sur les flancs du Vésuve. Ce texte de 16 pages dactylographiées a été publié par Les Amis de Hergé dans le numéro 36 de leur excellente revue.

Un début sur les chapeaux de roues — D’emblée, en 1957, Hergé avait ouvert son récit par un spectaculaire dépassement de voiture, opéré près de Moulinsart et vécu comme un affront par le capitaine Haddock au volant de sa décapotable. Pour en arriver dès la deuxième page au violent accident subi par le mystérieux conducteur, qu’on devine poursuivi par d’étranges personnages à l’accent allemand. Le fugitif, grièvement blessé, transportait des pilules radioactives… qu’il glissera subrepticement dans la poche de l’imperméable de Tintin venu lui porter secours. D’où le titre qui remplacera un moment La Boîte de Pandore (avec « e » cette fois) : Les Pilules (ou, plus vraisemblablement Tintin et les Pilules). En dépit de quelques tentatives de démarrer le récit dans un contexte légèrement différent (au restaurant par exemple) ou de le transporter dans un autre environnement que Moulinsart (en France ou en Italie par exemple) et malgré la proposition faite par Greg de commencer de façon moins mouvementée, Hergé est à chaque fois revenu à son ouverture « sur les chapeaux de roues » mettant en scène la voiture de sport du capitaine Haddock, une Volkswagen Coccinelle (la voiture du fugitif), un camion — on verra que la source involontaire de l’accident de ce dernier est un transport de glaces de la firme Motta — et une puissante berline allemande (la Porsche des poursuivants). Six des huit crayonnés qui composent le début de l’épisode font partie des « trésors » du Musée Hergé à Louvain-la-Neuve. Deux d’entre eux ont en revanche été offerts par Hergé, ceci après qu’il ait renoncé à mener ce récit à bien, préférant entreprendre en fin d’année 1960 Les Bijoux de la Castafiore. L’un de ces crayonnés (portant le numéro 4) a été offert au dessinateur Gilbert Gascard, dit Tibet, le 23 février 1961, et l’autre (portant le numéro 3) à son collaborateur Bob De Moor le 22 avril 1977.

Du grand et beau spectacle — On peut imaginer que le jour où Tibet a rendu visite à Hergé, celui-ci lui a permis de choisir, parmi les crayonnés de cet épisode inachevé, celui qui lui plairait vraiment. On peut dire que le « père » de Ric Hochet et de Chick Bill a fait preuve ce jour-là d’un goût très sûr. Souplesse, vivacité, action… les qualificatifs ne manquent pas pour décrire ce qui se passe sur cette quatrième page d’un récit qui a démarré en trombe. C’est sous une pluie battante, et sous les yeux de Tintin et de Haddock, qui la suivaient, que la Coccinelle s’est écrasée contre un arbre. Le capitaine a freiné sec (un véritable exploit dans ce contexte pluvieux !) et s’est extrait péniblement de son siège (conduite à droite… c’est une MG !) tandis que Tintin, plus jeune et plus agile que lui, s’est déjà porté au secours du conducteur. Arcbouté sur la poignée, il a réussi à ouvrir la portière. Et, tandis que son compagnon semble danser le charleston (en réalité, une transe due à la douleur), il entreprend, avec l’aide d’autres personnes accourues sur les lieux de l’accident, d’extraire le blessé, inconscient, de la carcasse de son véhicule. Très avisé, comme d’habitude, il fait étendre une couverture sur le sol et prend la précaution de recouvrir de son imperméable le corps du malheureux, en attendant les secours. Surgit alors la voiture des mystérieux Allemands, qui reconnaissent la Volkswagen qu’ils poursuivaient, et dont on devine qu’ils vont s’arrêter pour intervenir.

Tension dramatique, gags, mystère, mouvement, portraits pris sur le vif… tous les ressorts habituellement mis en œuvre par Hergé sont présents dans ce qui constitue certainement la séquence clé de l’épisode. Le blessé, reprenant conscience un instant, va glisser dans la poche du vêtement qui le recouvre l’objet autour duquel vont se dérouler, en connaissance de cause ou pas, toutes les péripéties du récit. Qui oserait dire qu’Hergé n’est pas à l’aise ici, qu’il n’apparaît pas en pleine possession de ses moyens, et qu’il n’est pas confiant en la suite ? On n’en aura pas de sitôt fini de s’interroger sur les vrais motifs qui l’ont fait renoncer à cet épisode dans lequel, on le constate, il s’était totalement investi. La faute aux Bijoux de la Castafiore, qui lui aura permis de se lancer dans quelque chose de totalement différent ? Peut-être. On pourrait dire que cet abandon correspond aussi au moment où sa vie basculait : c’est à cette époque, au cours de laquelle il a produit Tintin au Tibet, qu’il a décidé de quitter son épouse pour vivre un nouvel amour.

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